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Mon grand-père
Auguste était éclusier. Né en 1868 sous
le Second Empire, il avait quitté lécole
communale à 9 ans et encore ny allait-il que lhiver,
gardant les vaches le reste du temps. Cadet dune famille
de 7 enfants aux prénoms tombés en désuétude :
Victor, Constant, Michel, Jean-Louis, Pierre et Célestine
sans doute savait-il suffisamment lire et écrire pour
postuler à un emploi au service de la Compagnie. Secondé
efficacement par son épouse Marie qui lui donna trois
enfants : Aimée, Auguste et Reine-Marguerite, il
vécut modestement, goûtant les joies simples des
humbles gens au gré des mutations décluse
en écluse. Ce fut dabord Charenton du Cher, Launay
près de Thénioux, Dalvet à Foëcy pour
aboutir enfin à Vierzon. Cette ultime affectation saccompagna
dune promotion déclusier chef.
A lécluse de la Ville, la tâche se montrait
autrement plus prenante. Il fallait veiller à létiage,
braver les caprices des eaux dus au déversement de lYèvre
dans le bassin, faire respecter les priorités de passage
par les mariniers, compter avec la présence toute proche
du port hanté par les débardeurs, ceux-ci nétant
pas toujours gens faciles, souvent buveurs et batailleurs
alias
boit sans soif ou côté creux. Daucun parmi
les très anciens Vierzonnais se souviennent encore de
sa frêle silhouette, distribuant des laissez-passer aux
usagers désireux demprunter le chemin de halage
qui mène de la Ville aux Forges, observant à la
belle saison les nageurs dans le bassin. Pour améliorer
lordinaire, il cultivait son jardin dune façon
remarquable dit-on et vendait parfois des légumes aux
mariniers ; ce qui devait être interdit à lépoque,
jimagine. Il aimait aussi surprendre les visiteurs en leur
montrant dans la partie ornementale son "aubépine"
de Judée la même dont disait-il on se servit pour
tresser la couronne du Christ. Il est vrai que la Noue de Jérusalem
coulait en limite du jardin. Comme tout un chacun le destin lui
délivra son lot dépreuves : traversée
de deux guerres, jallais dire trois, perte de deux de ses
enfants. Le métier aussi ne fut pas exempt de drames :
décès de la femme dun collègue et
ami suite à un accident du travail, noyade dun marinier
et de ses mules lors dune crue de lYèvre provoquant
ruine et misère dune famille ; à lépoque
la couverture par les assurances restait une exception. A 83
ans lannée de sa disparition, javais alors
10 ans, il était resté le même, arborant
toujours fièrement son éternelle casquette déclusier
insigne de sa profession quil troquait volontiers lété
pour un canotier. Vaillant malgré son âge, il se
déplaçait encore sur sa vieille bicyclette noire.
Labandon puis le déclassement de son canal ne lavaient
nullement rendu amer. Cétait sans doute ce quon
appelle la sagesse des anciens ; la sérénité
après quune page importante de la vie vient dêtre
tournée. Il ne vit pas trop les ravages qui sensuivirent :
destruction des ponts-levis, comblements ici et là, délabrement
des écluses, le tout au profit de lomniprésente
circulation routière. Jimagine son enthousiasme
devant les perspectives nouvelles qui soffrent à
nous maintenant et que nous devons concrétiser.
André
BALCAEN |
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